Article octobre 2018

Au cœur du métier — Cahiers de l'EFPP

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Le magazine de l’école de formation psycho pédagogique - Automne 2018

Une professionnalisation marquée par l’engagement et la clinique éducative

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Philippe Poirier responsable formations initiales

DOSSIER

Je ne retiendrai ici et faute de place que deux notions, l’engagement et la clinique éducative, Parce qu’elles sont très présentes dans ces textes, parce qu’il n‘y a pas d’accompagnement éducatif qui n’ait fait l’expérience de l’engagement, et par Là même de La rencontre, parce que cet engagement, pour fructifier et relever d’une juste proximité, ne peut faire l’économie notamment, de La clinique éducative.

Parmi les nombreux exemples de cestextes, je retiens à titre d’illustration l’expression d’une étudiante qui témoigne bien de cette tension, elle se demande comment être “intrusive sans être envahissante”*.

L’essence de l’accompagnement éducatif nous conduit à prendre le risque de nous engager pour agir et rencontrer l’autre, à éprouver pour ressentir, à discerner pour nous ajuster, à assumer notre responsabilité en agissant à nouveau afin de faire vivre l’accompagnement. Parfois jusqu’à saisir l’occasion d’une rencontre en se risquant au-delà de ce qu’autorisait le dispositif habituel : “Cet espace n’étant pas prévu au temps d’accueil du matin (.) Mais ce matin-là, je me suis dit que je pouvais essayer de profiter de ce moment pour provoquer une rencontre?” En nous engageant, nous faisons preuve de sollicitude par cet élan qui nous pousse librement et sans calcul à nous soucier de l’autre. Nous apprenons à reconnaître que nous éprouvons, autrement dit nous nous autorisons à lâcher prise et à nous soucier de nous-mêmes pour accéder à notre sensibilité. Ce mouvement nous ouvre au discernement, nous nous obligeons à ce retour sur nous-mêmes pour nous ajuster à l’autre. Nous prenons alors nos responsabilités en nous obligeant à reprendre l’initiative et à poser de nouveaux gestes vers l’autre. Et nous aidons simultanément

1 Joanne Bautista. 2 Fabrice Mague.

l’autre à faire de même afin de nouer un dialogue pour lui permettre en définitive de (re)mobiliser ses ressources. Le premier acte conscient de l’engagement se constate avec l’intentionnalité de la rencontre, qui se traduit par la disponibilité dont fait preuve l’éducateur (l’exemple du temps libre en foyer de vie). Ces étudiants témoignent par leur engagement que se lier pour relier nous humanise. Ils pensent le dispositif pour favoriser la rencontre, “je soigne particulièrement mon installation durant laquelle je pose des repères dans l’espace autant pour moi que pour les résidents, des signes de bienvenue. Je m’implique personnellement dans ce temps d’accueil auquel je donne une identité, une chaleur et une dimension convivialez” explique une étudiante. D’autres se saisissent voire provoquent les situations pour soutenir, aider, demander, s’appuyer sur, permettre, promettre, tenir, répondre, apprendre de l’autre, attendre de l’autre, acquérir de la fiabilité aux yeux de l’autre. C’est ainsi qu’ils apprennent à se confronter quotidiennement, avec engagement, au-delà de leurs craintes parfois, à des questions comme celles de la confiance, de la réciprocité, de l’éthique, du souci de l’autre dans une juste attention à soi, de la mobilisation des ressources. Ils font preuve de sollicitude, ils souhaitent, encouragent, soutiennent. Ils opposent leurs arguments même s’ils peuvent parfois être mis à mal comme le montre

3 Ophélie Oget.

DOSSIER l’entretien avec Mourad, lequel avec beaucoup de pertinence conduit l’étudiant à reconnaître qu’avec son référent de stage “nous commençons à avoir de plus en plus de difficultés à lui apporter des réponses convaincantes””,

Les personnes concernées opposent souvent leurs blessures et leurs souffrances. C’est à cela que éducateur est tout d’abord confronté! C’est la raison pour laquelle il est essentiel que son engagement soit réfléchi, élaboré et qu’il ait suffisamment de temps pour s’engager c’est-à-dire pour se risquer vers l’autre, pour accepter d’éprouver, pour s’obliger à discerner, et pour assumer sa responsabilité en poursuivant son action. L’intervention décrite par Arthur pour calmer Kevin en constitue une belle illustration?,

Défendre l’engagement dans l’accompagnement éducatif paraît parfois suspect ; combien de fois ai-je entendu qu’il fallait objectiver la relation pour rester à la bonne distance ? Au contraire, il est frappant de constater que ces étudiants font preuve de générosité, c’est-à-dire d’une authenticité qui se nourrit de la confrontation des subjectivités, autorise les engagements sans les certitudes. Ils reconnaissent leurs émotions etils les intègrent à leur pratique pour trouver la juste proximité permettant de répondre correctement aux besoins exprimés par la personne ; l’agacement que provoque Kevin est reconnu et mis au travail, il permettra d’entendre ce “minuscule et quasi inaudible “désol锓3. Les effets de cette formation si singulière se reconnaissent notamment dans ce regard clinique que les étudiants développent progressivement, Par exemple, plusieurs illustrations présentées dans ces textes exposent des situations quelque peu tendues qui obligent les étudiants à s’engager. Il en est ainsi de Josselin à l’égard de Marylini qui, à travers la sollicitude dont il fait preuve en se saisissant du support de la musique, en reconnaissant les vulnérabilités sans s’y arrêter, parvient à rencontrer cette jeune sur la défensive.

C’est ici que la clinique éducatives également très présente dans ces textes est sollicitée. Je caractérise la clinique éducative par une triple invitation à se “pencher sur” la personne pour s’en rendre proche, en se questionnant sur :

1 Mathieu Blanchet.

2 Arthur Lelièvre.

3 Idem.

4 Josselin Duval.

5 Cf. article de Philippe Poirier à paraître dans les Cahiers de l’Actif, « Pour une clinique du don appliqué aux relations ».

Les processus inconscients qui nous animent, en particulier en développant une capacité à porter un regard sur les effets que nous provoquons sur l’autre et que l’autre provoque en nous, et plus largement sur l’écho que provoque la situation comme en témoigne avec justesse l’excellente illustration du temps du repas qui renvoie l’étudiante “à un temps pris pour soi, presque de l’ordre de l’intimité, qu’illustre vraiment l’étymologie du verbe “se restaurer”, la renvoyant à “un besoin primaire (..) Comme eux je me sens concernée “dans ma chair” (..) qui rend difficile la distinction entre le professionnel et le personnel”. Ce que nous percevons des processus relationnels, des modes de relations qui animent les personnes, les vulnérabilités qu’elles peuvent à cette occasion exprimer mais surtout les ressources relationnelles mobilisables susceptibles d’orienter l’accompagnement (la situation de Kevin parexemple). Enfin, la dimension qui donne à l’accompagnement éducatif sa singularité, la manière dont je m‘y prends pour vivre l’accompagnement : les réponses que j’apporte, les sollicitations à se mobiliser que je formule, les gestes de l’autre que je reçois, les leviers que j’actionne pour rencontrer l’autre, réguler et/ou relancer l’accompagnement dans le but de (re)mobiliser les ressources relationnelles. Tous ces textes en portent le témoignage, je renvoie notamment à titre d’illustration au texte concernant le petit Benjamin, un enfant susceptible de “faire de fortes crises en classe” au point devenir “ingérable”. Consciente de ses difficultés, l’étudiante est alors attentive à cet enfant lors d’une visite de musée. Il me semble que le fait de reconnaître des ressources présentes chez Benjamin, notamment qu’il soit “très intéressé par les explications”, va pousser l’étudiante à accompagner avec finesse Benjamin pour faire de cette sortie une réussite, ce dont l’étudiante pourra être fière car Le texte montre bien que cela se jouera à peu de choses.

L’engagement et la clinique éducative relèvent de ce mouvement qui ouvre l’éducateur à une parole authentique, à des positions éducatives incarnées, qui font qu’un même geste selon la manière dontilest porté provoquera en retour des réponses différentes selon la personne qui le pose. Ces exemples constituent de remarquables illustrations d’un mouvement de professionnalisation dont on constate qu’il est soutenu par un aller-retour incessant entre expérience et élaboration théorique. m

6 Margot Hirtz-Rivière, 7 Stéphanie Aouini.