Article décembre 2013

Collaborer entre bénévoles volontaires et professionnels — Forum

Forum n°139-140 / 16/2013 numéro double REVUE DE LA RECHERCHE EN TRAVAIL SOCIAL -

Pour une collaboration fructueuse entre bénévoles, volontaires et professionnels - Extraits -

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Le bénévolat relève d’une libre obligation.

« Le bénévolat est défini comme une action qui ne comporte pas de rétribution financière, qui s’exerce sans aucune contrainte sociale ni sanction sur celui qui ne l’accomplirait pas et enfin, qui est dirigée vers autrui ou vers la communauté. Le bénévolat n’est pas définissable par la tâche accomplie : entre deux personnes arrosant un feu, l’un est pompier bénévole, l’autre non »[1]. Cette définition appelle quelques remarques introductives.

Tout d’abord le bénévole énonce à un autre qui reçoit sa parole, son intention de rendre service. Il répond à un besoin en toute liberté, rien ne l’oblige. S’il agit ainsi « sans contraintes sociales ni sanctions », il reste qu’il engage sa parole. Nous postulerons ici qu’il aspire à être à la hauteur de cette parole donnée, dans la mesure où tenir parole conditionne pour partie une bonne estime de soi. Mais comment donner valeur, autrement dit évaluer, ce qui relève de soi et de ses relations ? Qui s’en chargera, la personne elle-même, « la communauté » concernée, les deux ? Les caractéristiques du concept de don nous fourniront des éléments de réponse.

L’engagement vient de « donner en gage », il relève d’une parole donnée, promesse qui appelle à être tenue. Il prend appui sur la confiance, une confiance à priori, donnée, que le bénévole confirmera et consolidera ensuite par la qualité de son engagement. Si le bénévolat n’est pas défini par une action, les gestes posés confirmeront néanmoins l’engagement du bénévole pour autrui. L’engagement ainsi concrétisé sera la marque de sa fiabilité, telle une promesse réalisée venant confirmer que la communauté peut compter sur lui. Enfin, et le don nous permettra de le comprendre, l’absence de contraintes ne signifie pas l’absence d’obligations à l’égard d’autrui et de sa communauté, les deux notions ne peuvent être confondues.

Avec le bénévolat et si l’on se réfère toujours à la définition proposée en introduction, l’accent est mis sur le service à la communauté. Aucune contrepartie n’est exigée puisque le bénévole se singularise par l’absence de contraintes, donc par sa liberté. Cela soulève deux questions, qu’est ce qui pousse quelqu’un à prendre de son temps privé pour se rendre bienveillant, pour chercher à « faire le bien »[2] ? Le principe même de la bienveillance à l’égard d’autrui, même si le choix est libre, n’implique-t-il pas la prise en compte des besoins de l’autre, autrement dit des devoirs ? L’étymologie du terme communauté nous apprend qu’il vient du latin “communis”, lui-même issu de “cum”, avec, ensemble et de “munus”[3], charge, obligation, mission, fonction. Autrement dit, le bénévole est aussi « l’obligé de » la communauté en répondant à ses charges, en se mettant concrètement par ses actes à son service. Le bénévolat s’apparente ainsi à une libre obligation d’agir pour la cause qui a été choisie dans l’intention de « faire le bien ».

Un engagement porté par le don

Bien que proche, le volontariat doit être distingué du bénévolat : « Volontaire est la personne qui se propose pour remplir une mission, sans y être obligée, elle agit sans contrainte. Mais il peut arriver qu’elle reçoive une contrepartie financière »[4]. Comme pour le bénévole, le choix du volontariat se fait librement. Sont mises en avant la mission et les tâches à réaliser, lesquelles peuvent donner lieu à un contrat. L’étymologie renvoie également à la volonté, laquelle souligne une « disposition à bien faire » avec « passion, désir exigences »[5]. Outre le contrat, volontariat et bénévolat se différencient par la forme initiale de l’engagement : offrir sa disponibilité chez le bénévole, agir chez le volontaire. Se mettre à disposition de la communauté ‘’pour faire le bien’’ chez le premier, être à la hauteur de l’ouvrage confié ‘’pour le faire bien’’ chez le second. Bien sûr, comme bénévole je peux me porter volontaire pour une mission et comme volontaire même avec un contrat, je peux avoir le sentiment de contribuer à faire le bien. La libre obligation est un bon indicateur de la présence active du don dans les relations et on la retrouve chez le bénévole comme chez le volontaire, ce qui renforce leur proximité. Toutefois, la forme d’engagement choisie par le bénévole s’apparenterait plus facilement au don alliance, tandis que celle du volontaire serait plus proche du don agonistique (nous reviendrons plus loin sur ces deux dimensions du don). En définitive, la parole tenue et confirmée par l’action, les compétences sollicitées venant renforcer l’ancrage social, les relations tissées à cette occasion, contribuent au processus de reconnaissance, au sentiment d’identité et à l’estime de soi[6]. C’est à ce mouvement qu’appelle un engagement porté par le don.

Les relations utilitaires en embuscade

Il est difficile de poursuivre notre réflexion sans parler des relations utilitaires. Celles-ci légitiment la poussée individualiste dont nous savons qu’elle est destructrice de lien. D’après ce modèle, chacun recherche son intérêt et la somme des intérêts individuels est censée converger pour faire vivre et enrichir le collectif. La négociation et le contrat deviennent alors les seuls modes de régulation des relations : « S’il s’engage, c’est que cela lui plait. De ce fait il est normal qu’il rende des comptes comme toute personne qui s’investit dans le club, on est dans du donnant-donnant » affirmera le dirigeant d’un club sportif se plaignant d’un entraineur bénévole. De telles attitudes, fréquentes, fragilisent le lien social car elles touchent à l’essence même du vivre-ensemble.

Cependant, ces remarques soulignent un point sensible du bénévolat et du volontariat, l’attente de compétences minimales mises au service de la communauté et/ou de la mission qui s’y rattache. Mais quelques soient les exigences demandées, cela ne justifie pas l’abandon de relations basées sur le don. D’autant que le choix du bénévolat et du volontariat témoignent d’une recherche de relations autres qu’utilitaires. Le propos de Marc illustre bien ce besoin : « J’ai une vie professionnelle intense et mon engagement associatif me bouscule, je suis au service avec une certaine humilité, ce qui n’est pas mon quotidien en semaine, d’ailleurs je fais attention à ce que ma vie professionnelle et mon engagement associatif soient étanches entre eux ». Faire appel à des bénévoles oblige à une grande vigilance pour ne pas tomber dans le piège utilitaire. Préférons une autre approche prenant appui sur le don, à condition d’en connaître ses caractéristiques et les mobiliser à bon escient.

Le contrat, une obligation qui n’exclut ni la liberté, ni l’engagement

La notion de contrat mérite notre attention : point de contrat signé pour le bénévole, des attentes précises qui peuvent se contractualiser pour le volontaire, un contrat de travail pour le professionnel. Le contrat précise les obligations de chaque partie, il relève d’une négociation et débouche sur un donnant-donnant. Le salarié réalise un travail et l’employeur le rémunère en contrepartie, ou si l’on préfère l’employeur rémunère le salarié et il attend en échange que celui-ci effectue un travail. Comment alors vérifier qu’il y a bien respect des termes du contrat de la part de chacun ? On touche ici la question du management, des rapports de travail, de la culture d’entreprise. Une culture professionnelle dont nous ne pouvons ignorer la singularité lorsqu’elle touche aux ‘’métiers du lien’’ qui nous intéressent dans cet article ; des personnes s’adressant à d’autres personnes avec pour mission d’éduquer, d’animer, ou encore de soigner[7].

Le contrat contribue à différencier ces trois acteurs que sont le bénévole, le volontaire et le professionnel, tandis que l’engagement permet de les rapprocher ; les deux associés produisant du lien social. En définitive on peut avancer que, d’une liberté à choisir un engagement, le bénévole et le volontaire deviennent les obligés de leur cause en s’inscrivant dans la mission et les objectifs de celles-ci. D’une obligation à répondre à la mission pour laquelle il a signé un contrat, le professionnel construit un espace de liberté qu’il met au service d’autrui. Ainsi, le bénévole et le volontaire comme le professionnel portent dans leur action une part d’engagement, de liberté, d’obligation. Lesquels, en fonction de l’histoire de chacun et du contexte, se répondent, interagissent et parfois se confondent. Tous ont à y gagner, le bénévole, le volontaire, le professionnel, et les personnes concernées par l’action de ceux-ci.

La présence d’un contrat, lorsqu’il transcende la dimension utilitaire, ne constitue pas un obstacle à ce mouvement. Pour le professionnel (et parfois le volontaire) le contrat de travail sous-tend des attentes en termes de missions qu’il convient d’accomplir sous peine dans le cas contraire, de sanctions. Mais le professionnel serait sujet à l’usure professionnelle s’il ne conservait pas la sève qui donne sens et vie à son travail. Il doit trouver dans son travail une source d’épanouissement, de bien être, de reconnaissance. Comment imaginer qu’il puisse travailler seulement sous contrainte ! Au-delà de ce que nous a appris la sociologie des organisations, il peut mettre à bon escient sa marge de liberté en renforçant la qualité des liens qu’il tisse avec ses collègues comme avec les personnes qu’il accompagne. Quant au bénévole, s’il n’est soumis à aucun contrat, il se doit pourtant d’intégrer les exigences de la mission auquel son engagement oblige.

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Alors que nous réfléchissions à cet article, nous avons eu l’occasion de mener quelques entretiens auprès de quatre bénévoles, un volontaire, un professionnel, tous engagés dans la même association d’éducation populaire. Nous avons été frappés par la convergence de leurs réponses. Aux bénévoles, nous avons posé la question suivante : « Qu’est ce qui fait que vous êtes bénévoles ? ».

-      Camille 22 ans : « Je veux faire des choses gratuitement, c’est une vraie richesse et lorsque je rentre chez moi après un week-end avec une bonne fatigue, cela me rend heureuse, j’ai fait quelque chose, j’ai donné pour les autres (…) il y a aussi ce que je reçois de ce que j’ai fait moi-même, je crois que ça contribue un peu à l’estime de soi ».

-      Domitille 19 ans ::«Je prends du temps pour aider, j’ai eu la chance que d’autres aient pris ce temps pour moi quand j’étais jeune et je pense qu’on doit rendre ce qu’on a reçu, et en même temps ça m’enrichit, car j’apprends à apprendre aux jeunes dont je m’occupe ».

-      Marc 43 ans (déjà cité plus haut) : « On est obligé à un lâcher-prise, on ne sait pas ce que l’on donne, on ne sait pas ce que l’on reçoit ».

-      Isabelle 48 ans : « Le plaisir de la rencontre et des échanges réciproques (…) si ce que l’on demande est clair et que les bénévoles sont reconnus comme étant pleinement partie prenante alors ils peuvent donner beaucoup, (…) le contrat moral doit être clair, on n’est pas des petites mains censées ne rien savoir (…) pour qu’un bénévole se sente bien il faut lui donner un rôle valorisant, qu’il sente qu’il a sa place ».

-      Emilie 21 ans, volontaire service civique pour une année dans l’association : « Qu’est ce qui fait que vous êtes volontaire ? ». « J’ai choisi le volontariat parce que j’avais la volonté d’être utile, d’apporter des choses à la fois aux autres et de faire partager mes connaissances (…) même si les autres ne le ressentent pas ils m’apportent quelque chose et du coup j’ai envie que ce soit réciproque et d’être dans l’échange (…) le volontariat c’est un bénévolat reconnu par l’état dans le cadre de missions qui sont demandées, il y a quelque chose d’une reconnaissance ».

-      A Perrine, professionnelle, nous avons demandé : « Qu’est ce que vous auriez envie de me dire de votre travail avec les bénévole ? ». « Mon travail consiste à permettre aux bénévoles de se sentir impliqués dans le projet en sachant qu’on ne peut exiger qu’ils aient une vision globale du fonctionnement car ils viennent ponctuellement ». Elle ajoute : « Dans l’association qui fonctionne essentiellement avec des bénévoles il est parfois difficile de faire valoir que c’est mon travail et que je ne suis pas disponible 24 heures sur 24 comme eux lorsqu’ils viennent sur un week-end par exemple ».

Il ressort de ces entretiens que l’engagement en toute liberté apporte beaucoup en retour au bénévole, sans qu’il ne l’ait cherché. Il en est souvent surpris et reçoit cela comme une richesse. Au-delà, ces propos illustrent tous le concept de don et cet article nous fournit l’occasion d’en proposer une définition avant de présenter ses caractéristiques. Le don est un mouvement interne qui libère un espace pour l’autre et se traduit dans un geste porteur de lien. Initié selon le contexte par soi ou par un autrui, il est la condition de notre humanisation.

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Des limites à la bonne volonté

(…) les représentations qui conduisent à croire qu’il suffit d’être de bonne volonté pour répondre aux besoins de personnes fragilisées par la vie et relevant du champ social, sont encore trop présentes. Les bénévoles, caractérisés rappelons-le par leur bonne volonté et leur souci de se mettre au service, peuvent facilement tomber dans ce piège. Mais également les institutions, d’autant que nombre d’entre-elles rattachées à des associations, ont été fondées par des bénévoles pour répondre à des besoins non pourvus par la société. Certes, la loi 2002-2 rénovant le secteur social et médico-social a contribué à clarifier la situation en obligeant les institutions à travailler avec des professionnels formés.

L’échange qui suit avec une psychomotricienne travaillant dans un accueil de jour relevant d’un EHPAD[8] montre de surcroit l’intérêt de faire appel à l’histoire, pour poser une analyse des rapports singuliers qui se développent parfois entre bénévoles et professionnels : « L’autre jour on a voulu pallier à un manque de personnel en faisant appel aux bénévoles, mais ils n’avaient pas les compétences appropriées, résultat à la fin de la journée ils étaient épuisés et les résidants étaient anormalement excités (…) les bénévoles ont l’habitude d’intervenir pour soutenir une activité, renforcer une présence, mais ils agissent habituellement sous la responsabilité des professionnels ». La discussion fit apparaître que ce service avait été créé et fonctionnait il y a quelques années uniquement avec des bénévoles. Insuffisamment mises au travail, les anciennes habitudes étaient réapparues dans un moment de fragilité. Il revient à chaque institution de trouver la meilleure articulation entre bénévoles et professionnels au regard de son histoire et de sa mission. Dans une institution sociale et médico-sociale, il semble essentiel que l’engagement des bénévoles ne les conduisent pas à remplacer les professionnels. Ils seront efficaces s’ils s’inscrivent dans le projet d’établissement et le dispositif au sein duquel leur place et leur fonction auront été pensées.

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[1] Barreyre J.Y., Bouquet B., Nouveau Dictionnaire critique d’action sociale, Bayard Jeunesse, 2006.

[2] Etymologie de bénévolat

[3] Source dicolatin.com

[4] Revue Française de service social 09/97, 185-186, p.28.

[5] www.cnrtl.fr (centre national de ressources textuelles)

[6] Cf. Poirier Ph. Don et bientraitance : mobiliser les ressources fragiles, Lyon, Chronique Sociale, janvier 2012, chap.6

[7] Nous renvoyons le lecteur intéressé par une réflexion sur un modèle de management humaniste à Poirier Philippe, Don et management : de la libre obligation de dialoguer, op.cit.

[8] Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes.