Pour une clinique du don appliqué aux relations — Cahiers de l'Actif
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 1 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS
Pour une clinique du don appliqué aux relations – Extraits -
Résumé
Les travaux de Marcel Mauss ont ouvert un nouveau champ d’investigation pour approcher une des notions fondamentales du métier d’éducateur ; la relation. Peu de travaux portent directement sur cette question. Cet article présente les caractéristiques du don appliquées aux relations, leur mise en mouvement dans le cadre d’un accompagnement éducatif, et enfin le principe d’une clinique du don comme composante essentielle de la clinique éducative.
Un questionnement initié par ma pratique éducative
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Un travail de traduction du don maussien[1] m’a confirmé le caractère central du don dans les relations, pour penser le management[2] et ensuite pour proposer un modèle susceptible d’orienter l’accompagnement éducatif[3]. Je défends en effet l’hypothèse que la pratique éducative trouve sa source dans le don appliqué aux relations. Il constitue un formidable outil de structuration des relations, il est facile à appréhender, ce qui permet d’en découvrir la complexité au fur et à mesure que l’on se familiarise avec. La clinique constitue une composante incontournable pour nous aider à saisir la singularité du processus relationnel généré par les effets de la mise en mouvement du donner-recevoir, lesquels effets se déploient dans l’espace de l’être-ensemble, lieu de l’accompagnement, lieu de dialogue entre l’éducateur et la personne accompagnée.
Être éducateur, un métier du lien indissociable du don
Dès la mise en place d’une intervention éducative, nous cherchons à rencontrer la personne, car la rencontre ouvre à l’accompagnement. La relation n’est qu’un point de départ, qu’une mise en rapport suscitant autant d’interactions, ’interdépendances à partir desquels le vivre ensemble se dessine. Pour l’éducateur, la relation se justifie par la mission pour laquelle la société, soucieuse de solidarité et de cohésion, le mandate. Il ne peut se contenter de ce premier niveau d’engagement, a minima, il doit donner corps, profondeur à cette relation pour qu’elle prenne une dimension éducative (et qu’elle ne se réduise pas à une seule prestation de service).
La singularité du métier d’éducateur vient de ce qu’il partage, un moment, la vie des personnes en situation de vulnérabilité qu’il est chargé d’accompagner. J’ai appelé l’être-ensemble le champ d’intervention de l’éducateur, son point d’ancrage qui lui permet d’interagir avec l’autre pour le rencontrer. La rencontre est la clé qui rend possible l’accompagnement, ce côte-à-côte qui permet de chercher ensemble, d’accepter un enchevêtrement du donner-recevoir afin que se noue un lien susceptible de libérer le pouvoir d’agir relationnel des personnes accompagnées.
Se rencontrer[4] renvoie tout d’abord au fait de croiser quelqu’un, par hasard ou parce que nous l’avons voulu. Le verbe signifie alors une mise en contact susceptible de déboucher sur une relation, mais je ne retiens pas cette première définition qui place la rencontre avant la relation. Car le verbe porte aussi en lui l’idée d’un mouvement qui s’initie avec l’intention, du moins la perception, qu’il est possible de bâtir quelque chose ensemble. Apparaît alors l’intentionnalité de la rencontre, notion importante pour l’éducateur, car on ne peut rencontrer quelqu’un que dans la mesure où l’on choisit de le rencontrer. Se rencontrer c’est se reconnaître réciproquement différents et s’enrichissant l’un de l’autre dans une dynamique de confrontation et de partage qui nous fait exister ensemble. Par la rencontre nous nous ouvrons à l’autre et nous permettons à l’autre de s’ouvrir à nous. Nous nous rendons sensibles à l’expérience singulière de vie dont il témoigne par sa présence en face de nous, comme lui-même s’ouvre à notre propre expérience de vie. Le dialogue est une composante essentielle de la rencontre, car « Je » et « Tu » s’ouvrent forcément au point de vue de l’autre pour constituer un « Nous ». Nous pouvons alors énoncer qu’accompagner c’est oser, créer, vivre une rencontre qui permet de mettre son pas dans celui de l’autre pour cheminer côte à côte en faisant vivre une spirale relationnelle qui façonne un être-ensemble. L’être-ensemble est cet espace commun à chaque fois singulier, donc unique, constitué de ce que nous construisons ensemble autour de notre capacité à faire vivre le don appliqué aux relations. Ce n’est pas l’espace de l’éducateur, ni celui de la personne concernée, c’est l’espace d’un Nous que la rencontre entre un Je et un Tu fait advenir. Un espace de reconnaissance mutuelle où chacun à la place qu’il occupe se sait reconnu en tant que sujet et s’autorise à dialoguer, c’est-à-dire à énoncer, entendre, répondre, partager, se confronter, pour construire ensemble un moment d’humanité auquel le don, par le rapport dynamique existant entre ses caractéristiques sur lesquelles je reviendrai, donne accès. L’être-ensemble est le lieu par excellence où s’expérimente ce qui permet de s’ouvrir à l’identité des autres sans se perdre, à ce qui met et maintient en mouvement les relations et que l’on pourrait illustrer ainsi : « J’ai besoin de l’autre pour vivre et advenir à moi-même et l’autre a besoin de moi pour advenir à lui-même ».
L’éducateur accompagne des personnes blessées par la vie, ayant fait ce chemin vers l’autre pour saisir une part de son expression singulière, il construit des ponts que chaque personne est invitée à traverser pour renouer avec elle-même et les autres. Il n’intervient pas d’abord pour combler un manque d’amour dont elles souffriraient mais pour reconnaître, avec elles, leurs ressources personnelles et relationnelles puis leur permettre de les (re)mobiliser voire de les développer. Si la prédisposition à l’autre est présente dès les premières heures de la vie comme viennent nous le confirmer les recherches en neurosciences, elle n’occulte pas la nécessité de considérer une histoire qui nous précède dont nous sommes issus et qu’il nous faut faire nôtre, les « secrets » des générations précédentes qui nous agissent malgré nous, l’apprentissage de soi qui se fait avec l’autre. L’éducation est alors essentielle pour nous aider à sortir de la confusion entre ce qui ouvre à l’altérité ou l’empêche, ce qui libère la personne ou l’aliène. Ce mouvement d’humanisation s’expérimente et s’apprend dans les gestes du quotidien dès le plus jeune âge. Par une présence qui délimite pour mieux autoriser, par une parole qui accompagne et soutient, par une parole qui initie au dialogue.
L’éducateur a un rôle essentiel à jouer en témoignant quotidiennement par son accompagnement, que se lier pour relier nous humanise. Cela se constate dans les occasions offertes de soutenir, d’aider, de demander, de s’appuyer sur, de permettre, de promettre, de tenir, de répondre, d’apporter sa contribution, de recevoir celle de l’autre, d’être fiable, d’apprendre de l’autre, d’attendre de l’autre… bref, tout simplement de (re)découvrir la force de pouvoir compter les uns sur les autres. Toutes ces notions trouvent leur pleine expression avec le don appliqué aux relations, d’où l’intérêt d’y référer sa pratique éducative.
M Mauss, La source du don appliqué aux relations
Acceptons de ne pouvoir développer dans un article toutes les caractéristiques du don mises en mouvement avec l’être-ensemble, ni de présenter les arguments permettant de légitimer le propos tenu, je renvoie pour cela à mes ouvrages[5].
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Les caractéristiques du don appliquées aux relations déployées dans l’être-ensemble.
Si le don offre une alternative politique pour repenser nos sociétés[6], je me limite pour ma part à ses apports dans le champ des relations, je défends en particulier l’hypothèse que l’enchevêtrement du donner, recevoir, donner à son tour, est au fondement et constitue l’assise de toute pratique éducative. Le schéma de l’être-ensemble développé dans mon dernier ouvrage[7]
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Avant de m’attarder sur la clinique dont on devine l’importance pour aider l’éducateur dans sa mission, je commenterai dans cet article uniquement les trois verbes constituant le cœur de l’être-ensemble : donner, recevoir, donner à son tour.
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Donner se situe dans l’agir, la pratique. Il est porté par le désir, la sollicitude et se traduit dans un engagement. Puis recevoir traduit une forme de sagesse, car il conduit à un lâcher prise qui nécessite de s’autoriser à porter une attention à soi en acceptant d’éprouver émotionnellement et affectivement ce que l’autre donne. Il convient alors de transformer ce lâcher-prise en s’obligeant à ce que cette attention à soi engage un mouvement de repli, lieu de l’intime, pour favoriser un moment de discernement qui conduira à une décision suivie de la responsabilité de sa mise en œuvre. En donnant à son tour - en retour et à nouveau -, nous reprenons l’initiative de relancer le cycle du donner recevoir, nous assumons une prise de risque et la responsabilité de notre décision, mais nous témoignons aussi de notre désir de lien.
Au-delà de ses errements, de sa capacité de destruction, du seul intérêt pour soi valorisé idéologiquement et culturellement, de ses vulnérabilités, l’homme porte en lui le souci de l’autre. Il est in fine un être relationnel, non par obligation mais parce qu’il est ainsi fait. Encore faut-il l’éduquer en ce sens, d’autant que la vie ne fait pas l’économie de la complexité. C’est cette part de l’homme que l’éducateur cherche à faire éclore, à mobiliser, à relancer, à réparer. Nos identités sont façonnées par nos histoires relationnelles, les joies et les blessures qui les accompagnent, également par nos héritages et les secrets qu’ils portent parfois, la culture dans laquelle nous grandissons, les valeurs que nous construisons au fil de nos expériences et de nos rencontres, l’éthique que nous nous façonnons, le sens des responsabilités, les aléas de la vie et ce que nous en faisons. Mais quoi que nous fassions, qui que nous soyons, nous en revenons toujours à la question du lien à l’autre. Ce lien qui nous humanise lorsqu’il s’exprime dans une relation relevant du don.
Dynamique de l’être-ensemble et clinique éducative.
La racine latine clin du terme clinique renvoie à la double idée de couche et de maladie, de sorte que l’on associe naturellement la clinique au médecin qui intervient au chevet de son malade. Si l’on s’en tient à cette définition classique, la clinique, qu’elle soit médicale, psychologique ou éducative, consisterait à ne s’intéresser qu’aux personnes malades, en souffrance. Or, avec sa racine grecque kline - lit- qui vient lui-même de klinein - pencher - nous pouvons sans dénaturer le terme considérer la clinique d’un point de vue éducatif, comme une triple invitation à se pencher, à se rendre proche, en se questionnant sur :
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Les processus inconscients qui nous animent, en particulier en développant une capacité à porter un regard sur les effets que nous provoquons sur l’autre et que l’autre provoque en nous. Je parle de clinique de l’inconscient ;
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Ce que nous percevons des processus relationnels, des modes de relations, qui animent les personnes, les vulnérabilités qu’elles peuvent à cette occasion exprimer mais surtout les ressources relationnelles mobilisables susceptibles d’orienter l’accompagnement. Je parle de clinique de la relation ;
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La manière dont il convient de solliciter et de réguler les caractéristiques du don mises en mouvement, afin de faciliter et de renforcer l’expression des ressources relationnelles mobilisées. Je parle de clinique du don ou clinique de l’être-ensemble.
Ce que je désigne comme clinique éducative sollicite ces trois niveaux, dont la force tient au fait qu’ils se répondent, se complètent, trouvent leur pleine expression et leur sens dans l’effectivité du troisième niveau avec la clinique de l’être-ensemble. Dit autrement, les deux premiers niveaux servent la clinique de l’être-ensemble, le tout caractérisant la clinique éducative.
La clinique de l’inconscient est historiquement et culturellement sollicitée plus facilement par les éducateurs. J’ai pris au fil des ans quelques distances avec ce premier niveau, nécessaire mais insuffisant pour recouvrir à lui seul les besoins de la fonction éducative. Cette dimension de la clinique reste à mon sens encore trop marquée par le cadre de la cure psychanalytique qui travaille autour des désirs refoulés de la personne. Le cadre de la cure psychanalytique n’est pas conçu pour que l’analyste partage un peu de « qui il est » avec l’analysé, c’est justement ce qui autorise celui-ci à toutes les projections de ses blessures pour mieux en chercher le sens avec l’appui du thérapeute. Il s’agit d’une relation « pauvre[8] » en ce qu’elle n’est qu’une mise en rapport de deux personnes dont l’une aide l’autre à mener ce processus d’investigation psychique qui lui serait impossible sans soutien.
Comme éducateur mon champ d’intervention est autre, puisque je place la relation vécue et donc la dynamique de l’être-ensemble, au cœur de ma pratique. J’accueille d’abord et c’est le second niveau, ce que la personne me donne à voir d’elle-même engagée, même si elle y est parfois contrainte, dans une relation. Cette clinique de la relation me permet de saisir quelques bribes de ses modalités relationnelles. Ce sont ainsi des savoirs, des événements, des habitudes, des influences culturelles, des blessures conscientes ou maintenues oubliées par les mécanismes de défense mais dont les symptômes rappellent qu’ils sont bien réels, que l’accompagnement éducatif avec l’appui de cette clinique met à jour progressivement.
Cette clinique s’articule avec la précédente. Ainsi par exemple le transfert, ce déplacement et cette actualisation sur une autre personne que celle initialement concernée, de situations antérieurement vécues et qui semblent aux yeux de la personne se répéter, la conduisent ainsi à faire porter à l’éducateur (premier niveau) la responsabilité de blessures enfouies jusqu’à les oublier. Elles continuent pourtant d’agir et se retrouvent dans la manière d’être en relation (second niveau). Alors oui, Elise ne supporte pas la moindre remarque de ma part, elle m’en veut par exemple lorsque je lui explique que sa tenue n’est pas appropriée pour cette soirée de fête que nous organisons et préparons depuis plusieurs jours. Suis-je un vieil éducateur ringard qui ne comprend rien à la jeunesse ou cela vient-il de ce que la parole de l’homme que je suis contredit celle de son père « incestuel » ? Dois-je alors me centrer sur la gestion de mon contre-transfert pour ne pas faire d’erreur, c’est-à-dire veiller à mes réactions inconscientes face à ce qu’elle projette sur moi du fait du transfert, être attentif à ce que je pourrais lui répondre qui viendrait renforcer sa haine des hommes ou à l’inverse me protéger du seul rapport qu’elle sache opposer à ce premier mouvement, à savoir un rapport de séduction ?
Je n’ai d’autre alternative que d’assumer de me retrouver dans cette arène relationnelle que constitue souvent l’être-ensemble, de me confronter à Elise en m’engageant avec « qui je suis », en accueillant ses modalités relationnelles empruntes de vulnérabilités multiples, en ayant le souci et l’objectif de l’amener à ce côte à côte où elle sera reconnue, expérimentera un partage et une confrontation mobilisatrices et réparatrices. Trop d’éducateurs s’interdisent d’agir de peur d’être piégés par leur contre-transfert. Ils évitent peut-être une erreur de posture, mais ils risquent par leur inaction de passer à côté d’une rencontre. Je fais le choix de l’engagement, de la sollicitude, de la prise de risque relationnelle, du donner. Et j’attends la réponse de l’autre - ce qu’il a reçu de ce que j’ai donné et ce qu’il a décidé de donner à son tour - pour m’ajuster. Réguler, relancer, ajuster les caractéristiques du don à l’accompagnement en intégrant dans mes réponses ce qui se joue et ce qui se noue dans cet espace de l’être-ensemble relève d’un apprentissage quotidien, mais c’est ce qui contribue à la richesse de ce métier et conditionne la rencontre puis l’accès à l’accompagnement.
J’ai besoin pour y parvenir et c’est le troisième niveau, d’une clinique du don ou ce qui revient au même d’une clinique de l’être-ensemble. Aussi je ne chercherai pas d’abord à savoir si Elise me hait ou si elle tente de me séduire mais comment, partant de ce qu’elle me montre d’elle, je vais me rendre disponible au moindre indicateur qui me permettra de témoigner qu’elle peut être respectée pour qui elle est et qu’elle a le droit de recevoir de l’affection d’un homme sans que celle-ci ne masque une attente (et une atteinte) sexuelle. Je chercherai des voies pour la rencontrer, je tenterai de lui permettre d’épurer ce qu’elle reçoit de toutes ses blessures accumulées, pour qu’elle s’autorise à éprouver ce que je donne et non ce qu’elle pense que je cherche à tirer d’elle pour mon compte personnel.
Autrement dit, la clinique des relations m’aide à reconnaître les vulnérabilités d’Elise à travers les gestes qu’elle pose, elle m’aide à établir un état des lieux des modalités relationnelles qu’elle m’oppose. Mais la clinique du don/de l’être-ensemble m’aide à chercher la manière d’être en relation qui l’aidera à (re)mobiliser ses ressources personnelles et relationnelles, elle me permet d’ajuster le mouvement du don que je souhaite impulser. Le dialogue que je poursuis avec Elise relève de l’être-ensemble ; les gestes posés auparavant, la manière dont elle les aura reçus et qui conduiront à sa réponse à travers son donner à son tour, tout cela dans une spirale relationnelle telle que décrite plus haut dans ce texte.
Avec la clinique de l’être-ensemble[9], j’apprends à saisir ce que je reçois de l’autre dans ce qu’il me donne, ce que je donne et le geste que cela provoque en retour, j’apprends en définitive à démêler l’enchevêtrement du donner-recevoir pour mieux orienter mon accompagnement. Quant à la clinique de l’inconscient, elle m’aide à poser un regard sur les effets, sur Elise de ma pratique et les effets, sur moi de ce qu’elle dépose dans cet espace relationnel qu’est l’être-ensemble. Elle me permet de rester attentif à ce que cette juste proximité ne vienne pas me toucher au point que je ne serais plus en mesure de dissocier si ce que je réponds en donnant à mon tour vise à me faire du bien, ou si ma réponse est mise au service de l’accompagnement.
C’est ainsi qu’avec l’appui de cette clinique éducative, je m’autorise à être touché par la situation des personnes que j’accompagne. Plutôt que conserver une bonne distance dont je risque de ne retenir que le second terme -distance - pour éviter de m’engager, je préfère parler de juste proximité. La seule voie à ma disposition pour rencontrer une personne puis l’accompagner est en effet d’offrir ma disponibilité, de faire preuve de sollicitude, d’oser la confiance, d’être fiable c’est-à-dire capable de tenir parole, de faire preuve de générosité autrement dit d’une authenticité qui se nourrit de la confrontation des subjectivités, autorise les engagements sans les certitudes. Comment sinon pourrais-je en recevant ce qu’Elise a à me dire et ce qu’elle me fait porter de ses blessures, lui témoigner à travers mes gestes posés en retour, d’un possible qu’elle n’imaginait plus ? Comment créer les conditions pour qu’au-delà de ses refus, de ses attaques, de son rejet, elle me répondre en donnant à son tour ?
Accompagner : un apprentissage quotidien.
Cette acuité à saisir ce qui se joue et se noue dans le cadre d’un accompagnement prenant comme repère l’être-ensemble ne fait pas l’économie de l’expérience, laquelle relève d’un apprentissage quotidien porté par une démarche réflexive incontournable. La clinique éducative mise en partage et en confrontation avec l’équipe[10] et un management se référant également au don[11], contribuent à poser plus aisément des gestes ajustés, à trouver une sérénité relationnelle, à accepter ce questionnement incessant qui jalonne tout accompagnement. Approcher la complexité et la richesse humaines pour répondre au mieux aux besoins des personnes accompagnées ne peut se passer de cette exigence et de la rigueur qui y est associée.
Je conclurai mon propos par une courte illustration. Coïncidence heureuse, je croise en cette fin d’été un homme d’une trentaine d’années dont je reprends un court aspect de son étonnant parcours. Andrei est arrivé en France à 15 ans après avoir fui son pays, son père avait été assassiné et lui-même craignait pour sa vie. Après une période d’errance, il fut pris en charge par l’ASE, il garde d’ailleurs un excellent souvenir de ses années en foyer. Il devient majeur, termine une formation de charpentier et trouve facilement un emploi. Mais il est arrêté quelques temps plus tard pour recel, la police ayant trouvé son studio rempli d’objets volés. À première vue Andreï est un délinquant et son accompagnement un échec, il sera condamné à 4 mois de prison. La réalité est autre, Andreï avait accueilli chez lui des « amis » albanais à qui il voulait rendre service après qu’ils lui aient demandé de l’aider. Parti faire un chantier trois semaines, Il leur avait laissé son studio. Il revient un soir et découvre son appartement rempli d’objets volés, il exige que ses soi-disant amis partent sur le champ et viennent vider son appartement dès le lendemain. Malheureusement pour Andrei la police le réveille et l’embarque. Il ne voudra jamais donner le nom de ses « amis » aux policiers qui savent pourtant qu’il n’est pas responsable de tout cela. Aujourd’hui il est artisan, marié, a un petit garçon, nous passons une soirée très chaleureuse, parce qu’il aspire à partager des moments de vie avec les personnes qu’il rencontre. Pour lui, la vie n’aurait pas de sens s’il ne pouvait pas rendre service, faire confiance . Ce n’est pas de la naïveté, c’est une question de dignité et d’honneur, mais il a l’impression que peu de gens comprennent cela. Il me raconta quelques- uns de ses déboires avec des clients, sa réponse me faisait penser au potlatch et au don agonistique. Sans le don de telles manières d’être paraissent difficilement compréhensibles. Avec le don agonistique, se faire respecter - ma parole a autant de valeur que celle de l’autre et j‘ai droit à la même considération -, rester digne - témoigner de mon humanité face à un événement qui la met à l’épreuve et conserver par là-même l’estime de soi-, ne pas perdre son honneur - être reconnu, se faire reconnaître, se reconnaître soi-même comme quelqu’un de fiable sur qui on peut compter, quelqu’un en définitive de respectable et digne qui ne transige pas avec sa parole, s’expriment dans une confrontation qui ne nie jamais l’autre et qui vise la sauvegarde du lien. Au fil de la soirée, nous sommes revenus sur le contexte de son incarcération qu’il assumait toujours car son « honneur » était en jeu. Je ne pus m’empêcher, mais il connaissait mon métier, de l’inviter à s’engager dans des relations en évaluant la capacité de l’autre à répondre sur le même registre que lui afin de lui éviter des difficultés inutiles ; le souci de l’autre n’oubliant jamais la nécessaire attention à soi… de même la liberté l’obligation, le recevoir le donner, l’engagement le discernement etc.
De quoi avons-nous le plus besoin pour vivre si ce n’est de reconnaissance, d’éthique, d’engagement, de responsabilité, de ressources à mobiliser, de droit à donner et à recevoir, de dignité, d’honneur, d’estime, de respect…. Tous ces termes puisent leur dynamique dans le don. Tout éducateur est confronté quotidiennement à la complexité des relations humaines, laquelle est renforcée par les blessures que nous opposent les personnes que nous avons pour mission d’accompagner. Voilà pourquoi il est si urgent de s’intéresser au don. Le don seul ne fait pas tout mais il permet d’agréger autour de lui d’autres champs disciplinaires et notions dont l’accompagnement a besoin : psychanalyse, systémie, neurosciences, éducabilité cognitive, philosophie, sociologie, pédagogie, etc.. Je regroupe sous le terme de relationnalité la mise en mouvement des caractéristiques du don dans l’espace de l’être-ensemble, la *psychopédagogie en tant que la mobilisation des apports des sciences humaines à l’accompagnement et enfin la clinique éducative telle que je viens de la présenter. C’est ainsi avec la relationnalité en tant que l’art de faire vivre l’être-ensemble, qu’à mon sens nous façonnons le cœur de métier de l’éducateur.
pour les Cahiers de l’ACTIF Philippe Poirier 08 2018
[1] Mauss Marcel, Essai sur le don in Sociologie et anthropologie, 11ème édition, Paris, Quadrige/PUF, 2004*.*
[2] Poirier Philippe, Don et management : de la libre obligation de dialoguer, L’Harmattan, 2008.
[3] Poirier Philippe Le moment éducatif : le pouvoir d’agir au risque de la rencontre, chronique Sociale, 2016. Ainsi que Don et bientraitance : mobiliser les ressources fragiles, chronique Sociale, 2012.
[4] CNRTL (Centre national de la recherche textuelle et lexical) http://cnrtl.fr
[5] Notamment concernant l’être-ensemble, mon dernier ouvrage Le moment éducatif, op. cit.
[6] Cf. notamment www.les convivialistes.org et www.revuedumauss.com.
[7] In Le moment éducatif op. cit.
[8] Revue du MAUSS 2016/1 (n°47) Au commencement était la relation… mais après ? Aldo Haesler « esquisse d’une théorie relationnaliste du changement social », p 191
[9] Terme en définitive que je préfère à celui de clinique du don, car il délimite avec précision ce que j’entends par cette notion de don appliqué aux relations.
[10] D’où l’importance notamment de l’analyse de pratique.
[11] Cf. Don et management, op. cit.