Pour une clinique du don appliqué aux relations — Cahiers de l'Actif
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 1 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS Pour une clinique du don appliqué aux relations Les travaux de Marcel Mauss ont ouvert un nouveau champ d’investigation pour approcher une des notions fondamentales du métier d’éducateur ; la relation. Peu de travaux portent directement sur cette question. Cet article présente les caractéristiques du don appliquées aux relations, leur mise en mouvement dans le cadre d’un accompagnement éducatif, et enfin le principe d’une clinique du don comme composante essentielle de la clinique éducative. I – UN QUESTIONNEMENT INITIÉ PAR MA PRATIQUE ÉDUCATIVE C’est mon dernier jour d’un stage de huit mois dans le cadre de ma formation d’éducateur spécialisé. J’ai passé beaucoup de temps avec Luc et nous nous sommes fixé un dernier rendez-vous. Je tiens à le saluer et à l’encourager à poursuivre ce qu’il a engagé. Je me souviens encore de mon désarroi lorsqu’il me tend un paquet dans lequel se trouve une petite pipe. Ses yeux se dérobent à mon regard, son visage est rouge, son émotion est palpable, il m’offre ce cadeau sans parvenir à prononcer un mot. Ma réponse est pitoyable, j’ai appris en formation à être un « bon technicien de la relation » et à « rester à la bonne distance ». Philippe Poirier Éducateur spécialisé. Ancien directeur d’établissement, il est aujourd’hui responsable des formations initiales (éducateur spécialisé et éducateur de jeunes enfants) à l’EFPP -Ecole de Formation Psycho-Pédagogique- à Paris.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 2 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS Je bégaye, tente de refuser le cadeau avant de finir par l’accepter malgré moi. Qu’aura ressenti Luc à ce moment, je n’en sais rien, par contre ce moment1 est resté gravé en moi jusqu’à ce que je parvienne à l’élaborer pour y trouver du sens. Luc m’a déstabilisé, il me revenait de prendre soin de lui et voilà qu’il me donne. La logique voulait qu’il reçoive l’aide que je lui apportais du fait de la mission éducative qui m’était confiée, et voilà que je lui transmets mon malaise. J’ai le droit sinon le devoir de lui donner, mais je ne l’autorise pas à me donner en retour par mon refus, du moins ma difficulté à recevoir. Cette question est restée en moi non résolue de nombreuses années, accompagnant l’évolution de ma pratique. Je considère aujourd’hui que la pratique éducative consiste moins à comprendre l’autre pour agir sur lui, que d’assumer la responsabilité de faire vivre une relation et de là un accompagnement. Peu de travaux portent directement sur cette question, ce qui m’a conduit à m’intéresser au concept de don. Un travail de traduction du don maussien2 m’a confirmé le caractère central du don dans les relations, pour penser le management3 et ensuite pour proposer un modèle susceptible d’orienter l’accompagnement éducatif4. Je défends en effet l’hypothèse que la pratique éducative trouve sa source dans le don appliqué aux relations. Il constitue un formidable outil de structuration des relations, il est facile à appréhender, ce qui permet d’en découvrir la complexité au fur et à mesure que l’on se familiarise avec lui. La clinique constitue une composante incontournable pour nous aider à saisir la singularité du processus relationnel généré par les effets de la mise en mouvement du donner-recevoir, lesquels effets se déploient dans l’espace de l’être-ensemble, lieu de l’accompagnement, lieu de dialogue entre l’éducateur et la personne accompagnée. II - ÊTRE ÉDUCATEUR, UN MÉTIER DU LIEN INDISSOCIABLE DU DON Dès la mise en place d’une intervention éducative, nous cherchons à rencontrer la personne, car la rencontre ouvre à l’accompagnement. La relation n’est qu’un point de départ, qu’une mise en rapport suscitant autant d’interactions, d’interdépendances à partir desquels le vivre ensemble se dessine. Pour l’éducateur, la relation se justifie par la mission pour laquelle la société, soucieuse
- Ce terme ainsi que d’autres lorsqu’ils sont écrits italiques font référence à des notions développées dans mes ouvrages et/ou dans cet article.
- Mauss Marcel, Essai sur le don in Sociologie et anthropologie, 11ème édition, Paris, Quadrige/ PUF, 2004.
- Poirier Philippe, Don et management : de la libre obligation de dialoguer, L’Harmattan, 2008.
- Poirier Philippe Le moment éducatif : le pouvoir d’agir au risque de la rencontre, chronique Sociale, 2016. Ainsi que Don et bientraitance : mobiliser les ressources fragiles, chronique Sociale, 2012.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 3 Nom de la partie de solidarité et de cohésion, le mandate. Il ne peut se contenter de ce premier niveau d’engagement, a minima, il doit donner corps, profondeur à cette relation pour qu’elle prenne une dimension éducative (et qu’elle ne se réduise pas à une seule prestation de service). La singularité du métier d’éducateur vient de ce qu’il partage, un moment, la vie des personnes en situation de vulnérabilité qu’il est chargé d’accompagner. J’ai appelé l’être-ensemble le champ d’intervention de l’éducateur, son point d’ancrage qui lui permet d’interagir avec l’autre pour le rencontrer. La rencontre est la clé qui rend possible l’accompagnement, ce côte-à-côte qui permet de chercher ensemble, d’accepter un enchevêtrement du donner-recevoir afin que se noue un lien susceptible de libérer le pouvoir d’agir relationnel des personnes accompagnées. Se rencontrer5 renvoie tout d’abord au fait de croiser quelqu’un, par hasard ou parce que nous l’avons voulu. Le verbe signifie alors une mise en contact susceptible de déboucher sur une relation, mais je ne retiens pas cette première définition qui place la rencontre avant la relation. Car le verbe porte aussi en lui l’idée d’un mouvement qui s’initie avec l’intention, du moins la perception, qu’il est possible de bâtir quelque chose ensemble. Apparaît alors l’intentionnalité de la rencontre, notion importante pour l’éducateur, car on ne peut rencontrer quelqu’un que dans la mesure où l’on choisit de le rencontrer. Se rencontrer c’est se reconnaître réciproquement différents et s’enrichissant l’un de l’autre dans une dynamique de confrontation et de partage qui nous fait exister ensemble. Par la rencontre nous nous ouvrons à l’autre et nous permettons à l’autre de s’ouvrir à nous. Nous nous rendons sensibles à l’expérience singulière de vie dont il témoigne par sa présence en face de nous, comme lui-même s’ouvre à notre propre expérience de vie. Le dialogue est une composante essentielle de la rencontre, car « Je » et « Tu » s’ouvrent forcément au point de vue de l’autre pour constituer un « Nous ». Nous pouvons alors énoncer qu’accompagner c’est oser, créer, vivre une rencontre qui permet de mettre son pas dans celui de l’autre pour cheminer côte à côte en faisant vivre une spirale relationnelle qui façonne un être-ensemble. L’être- ensemble est cet espace commun à chaque fois singulier, donc unique, constitué de ce que nous construisons ensemble autour de notre capacité à faire vivre le don appliqué aux relations. Ce n’est pas l’espace de l’éducateur, ni celui de la 5. CNRTL (Centre national de la recherche textuelle et lexical) http://cnrtl.fr.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 4 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS personne concernée, c’est l’espace d’un Nous que la rencontre entre un Je et un Tu fait advenir. Un espace de reconnaissance mutuelle où chacun à la place qu’il occupe se sait reconnu en tant que sujet et s’autorise à dialoguer, c’est-à-dire à énoncer, entendre, répondre, partager, se confronter, pour construire ensemble un moment d’humanité auquel le don, par le rapport dynamique existant entre ses caractéristiques, sur lesquelles je reviendrai, donne accès. L’être-ensemble est le lieu par excellence où s’expérimente ce qui permet de s’ouvrir à l’identité des autres sans se perdre, à ce qui met et maintient en mouvement les relations et que l’on pourrait illustrer ainsi : « J’ai besoin de l’autre pour vivre et advenir à moi- même et l’autre a besoin de moi pour advenir à lui-même ». L’éducateur accompagne des personnes blessées par la vie, ayant fait ce chemin vers l’autre pour saisir une part de son expression singulière, il construit des ponts que chaque personne est invitée à traverser pour renouer avec elle-même et les autres. Il n’intervient pas d’abord pour combler un manque d’amour dont elles souffriraient mais pour reconnaître, avec elles, leurs ressources personnelles et relationnelles, puis leur permettre de les (re)mobiliser, voire de les développer. Si la prédisposition à l’autre est présente dès les premières heures de la vie comme viennent nous le confirmer les recherches en neurosciences, elle n’occulte pas la nécessité de considérer une histoire qui nous précède dont nous sommes issus et qu’il nous faut faire nôtre, les « secrets » des générations précédentes qui nous agissent malgré nous, l’apprentissage de soi qui se fait avec l’autre. L’éducation est alors essentielle pour nous aider à sortir de la confusion entre ce qui ouvre à l’altérité ou l’empêche, ce qui libère la personne ou l’aliène. Ce mouvement d’humanisation s’expérimente et s’apprend dans les gestes du quotidien dès le plus jeune âge. Par une présence qui délimite pour mieux autoriser, par une parole qui accompagne et soutient, par une parole qui initie au dialogue. L’éducateur a un rôle essentiel à jouer en témoignant quotidiennement par son accompagnement, que se lier pour relier nous humanise. Cela se constate dans les occasions offertes de soutenir, d’aider, de demander, de s’appuyer sur, de permettre, de promettre, de tenir, de répondre, d’apporter sa contribution, de recevoir celle de l’autre, d’être fiable, d’apprendre de l’autre, d’attendre de l’autre… bref, tout simplement de (re)découvrir la force de pouvoir compter les uns sur les autres. Toutes ces notions trouvent leur pleine expression avec le don appliqué aux relations, d’où l’intérêt d’y référer sa pratique éducative.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 5 Nom de la partie III - M. MAUSS, LA SOURCE DU DON APPLIQUÉ AUX RELATIONS Acceptons de ne pouvoir développer dans un article toutes les caractéristiques du don mises en mouvement avec l’être-ensemble, ni de présenter les arguments permettant de légitimer le propos tenu, je renvoie pour cela à mes ouvrages6. Outre la triple obligation de donner, recevoir, rendre, organisatrice des relations sociales sur laquelle je reviendrai, je retiens ici des travaux de Marcel Mauss7 trois notions : La cérémonie du potlatch tout d’abord, au cours de laquelle deux chefs s’affrontent à coup de dons et contre-dons au risque pour celui qui perdra de ruiner son clan, montre d’une part que l’honneur, le prestige, la reconnaissance, peuvent être trouvés autrement que par la seule valeur monétaire, ce qui semble de plus en plus incongru dans notre société. Elle met en évidence d’autre part le fait que le don distingue l’affrontement, qu’il réfute parce qu’il vise à écraser l’autre sans possibilité de retour, pour lui préférer la confrontation, qui autorise la revanche et laisse une place au lien. C’est cela le don agonistique, « se défier pour se lier » pour reprendre la belle formule de Marcel Henaff8. Le commerce Kula, rituel des habitants des iles Trobriand consiste à ce que les visiteurs d’une première île offrent un cadeau aux habitants de l’île visitée, lequel doit être accepté sans contrepartie. Jusqu’à ce qu’à leur tour ceux qui ont reçu se trouvent dans la situation de visiteurs où ils pourront à leur tour offrir un cadeau à ceux qui les reçoivent. Cette forme de commerce met notamment l’accent sur le temps du recevoir qui symbolise que l’on accepte le lien proposé, au contraire de la règle d’équivalence qui gangrène nos relations sociales9. Quant à la notion de Hau, qui veut que l’âme du donateur soit présente dans l’objet donné, elle rappelle qu’il est bien question de lien au-delà de l’objet. Le concept de don proposé par Marcel Mauss nous enseigne, à condition de l’acculturer à notre société, une manière d’être en relation qui rompt avec le modèle utilitariste10 à la source de l’individualisme destructeur de lien social qui ronge nos sociétés. 6. Notamment concernant l’être-ensemble, mon dernier ouvrage Le moment éducatif, op. cit. 7. Marcel Mauss, Essai sur le don, op.cit. 8. Henaff Marcel, Le prix de la vérité, le don, l’argent, la philosophie, Seuil, 2002 9. « J’achète, tu me vends, nos sommes quittes et nous ne nous devons plus rien ». 10. La somme des intérêts individuels étant censée contribuer au bonheur de tous.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 6 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS IV - LES CARACTÉRISTIQUES DU DON APPLIQUÉES AUX RELATIONS DÉPLOYÉES DANS L’ÊTRE-ENSEMBLE Si le don offre une alternative politique pour repenser nos sociétés11, je me limite pour ma part à ses apports dans le champ des relations, je défends en particulier l’hypothèse que l’enchevêtrement du donner, recevoir, donner à son tour, est au fondement et constitue l’assise de toute pratique éducative. Le schéma de l’être-ensemble développé dans mon dernier ouvrage12 et repris plus bas dans ce texte, organise l’ensemble des caractéristiques du don appliquées aux relations. Le quotidien, les entretiens, les médiations, toutes ces activités-support servent d’appui à l’éducateur pour poser des gestes13 afin de nourrir le lien et susciter des gestes en retour de la part de la personne. Chaque geste posé laisse sa marque, suivi par un autre qui lui répond et ainsi de suite. L’éducateur les oriente de telle sorte qu’ils s’inscrivent dans une dynamique constructive. La récurrence de ces situations vécues renvoie à l’image d’une spirale relationnelle. À la différence d’un cercle qui n’est que répétition, la spirale nous montre que nous repassons par le même endroit dans un accroissement circulaire caractérisé par les effets des gestes qui se répondent. Ce mouvement construit une histoire relationnelle en même temps qu’il se nourrit du sens qu’il produit et offre une visée – une transcendance – à l’accompagnement. Les trois verbes donner, recevoir, donner à son tour se nourrissent de partage et de confrontation qui se vivent selon deux axes, un souci de l’autre dans une juste attention à soi et une libre obligation. Ces axes produisent quatre sphères qui ont chacune leur singularité : sollicitude, lâcher-prise, repli vers l’intime, relance. Elles permettent également de repérer quatre points d’appui que l’éducateur doit développer14; l’engagement, l’éprouvé, le discernement, la responsabilité. Avant de m’attarder sur la clinique dont on devine l’importance pour aider l’éducateur dans sa mission, je commenterai dans cet article uniquement les trois verbes constituant le cœur de l’être-ensemble : donner, recevoir, donner à son tour. Donner Vous est-il arrivé dans votre vie de ne jamais donner ? Bien sûr il existe des situations dans lesquelles nous en sommes empêchés ou dans lesquelles 11. Cf. notamment www.les convivialistes.org et www.revuedumauss.com. 12. In Le moment éducatif op. cit. 13. Le geste est un mouvement vers l’autre porteur de lien. Soit il l’énonce, soit il le relance, soit il témoigne simplement de la présence de ce lien qu’il s’emploie à faire vivre, in Le moment éducatif, op. Cit. 14. Poirier Philippe, L’engagement dans l’accompagnement éducatif, Le Sociographe, N° 61, mars 2018.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 7 Nom de la partie notre geste n’est pas reconnu, ou bien encore des situations où nous ne voulons plus, où nous ne pouvons plus, où nous ne savons plus donner, du fait de nos vulnérabilités. Pourtant, le donner ne disparaît jamais, il est simplement empêché, peut être oublié, ou encore insuffisamment éduqué. Mais c’est comme respirer : on mourrait si on ne pouvait jamais donner. Le premier donner est un geste qui crée, donner la vie par exemple. Le souci de l’autre Mais cela n’est possible que parce que nous avons auparavant reçu nous- mêmes cette vie qui nous a été donnée. La naissance est un moment de fusion sans confusion où le donner et le recevoir s’entremêlent pour le plus grand bien de chacun. Il arrive ensuite que nous donnions pour faire circuler. Nous donnons pour faire passer de l’un à l’autre, pour participer à un mouvement dont on perçoit qu’il contribue à relier, nous donnons sans savoir si notre donner a été reçu, un peu comme on jette une bouteille à la mer. En faisant circuler, nous marquons notre appartenance à l’humanité ; nous nous sentons reconnus parce que nous nous reconnaissons nous-mêmes comme capables de donner, nous recevons de ce que nous donnons et cela suffit. De plus, nous ne prenons pas le risque de voir notre donner refusé par l’autre. Enfin, donner s’inscrit dans un souci de transmettre du lien. Dès lors, en même temps qu’il est appel à se lier, il transmet dans les gestes posés une ouverture de soi à l’autre porteuse de nos histoires, nos valeurs, nos idées, nos affects, nos sentiments. En définitive et dans son principe, donner relève d’un mouvement porté par le souci de l’autre et la liberté, marqué par la sollicitude, la confiance souhaitée, qui poussent à prendre le risque de l’engagement. Il est intéressant de noter que les recherches en neurosciences confirment que ce mouvement vers l’autre est structurellement présent dès la naissance, tout dépend ensuite de la manière dont nous en prendrons soin au cours de l’éducation. La sollicitude Je voudrais insister sur la sollicitude, composante essentielle de ce moment du donner. La sollicitude est l’expression de notre prédisposition au souci de l’autre, elle est la marque de notre humanité et se caractérise par un élan vers l’autre sans autre but que de se lier. Elle s’exprime par une disponibilité à l’autre, en tant qu’attention portée à l’étonnement, c’est-à-dire à l’inattendu qui surgit dans toute relation pour qui sait y être sensible. Avec la sollicitude, je me sens autorisé à m’intéresser à l’autre pour ce qu’il est, pour l’altérité dont il témoigne. Comme éducateur, mes gestes, ces mouvements vers l’autre porteurs de lien, relèvent de la sollicitude lorsqu’ils visent à donner vie à une relation éducative et à susciter une rencontre, porte ouverte à l’accompagnement. La sollicitude permet que la confrontation des discours devienne un dialogue où la parole de chacun est reçue,
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 8 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS donc entendue et prise en compte. Elle traduit l’inconditionnalité vers l’autre à laquelle notre humanité nous invite, elle est élan pur et inconditionnel vers l’autre. La sollicitude est liée au désir, l’origine du désir est à chercher dans le mouvement de différenciation initié à notre naissance. Ce manque originel d’une fusion désormais impossible avec celle qui nous a donné la vie est un fait, et nous n’avons d’autre choix que de le transformer en désir. Le désir nous pousse à agir pour aller vers l’autre, autant qu’il invite l’autre à venir vers nous. Le désir n’est pas à chercher en soi et pour soi, mais dans le rapport à l’autre. Il nous humanise, nous permet de découvrir la richesse de l’altérité en orientant le manque vers la recherche de l’autre afin que nous nous rencontrions. Assouvir le désir est impossible, nous sommes marqués du manque, irrémédiablement. Ce manque est une loi fondamentale qui fait de l’homme cet être relationnel que nous pouvons maintenant caractériser : je cherche l’autre pour vivre et advenir à moi-même, l’autre me cherche pour advenir à lui-même, nous nous trouvons dans l’espace de l’être-ensemble où nous pouvons nous rencontrer. « Si le désir est reconnaissance du manque qui invite à chercher l’autre, la sollicitude a trouvé cet autre. La sollicitude, c’est un désir ayant trouvé un autre à qui s’adresser dans une mise en mouvement épurée de tout calcul, portée par l’enthousiasme, c’est-à-dire le souci d’un lien vivant en action et sans arrière pensée »15. recevoir Qu’est-ce qui du donner a été reçu ? On comprendra facilement que l’appel au lien du donner s’accompagne de l’espoir d’être reçu. Mais nous ne pouvons parler que d’espoir, parce que l’autre reste libre de recevoir ou non. Nous vivons notre premier reçu à travers la manière dont nous sommes accueillis à notre naissance. Et avec la psychanalyse, nous savons que ces marques émotionnelles s’inscrivent en nous dès ce premier moment. Comme pour donner, les blessures du recevoir peuvent nous conduire par crainte, à ne plus vouloir ou ne plus pouvoir recevoir. Ces blessures du donner et du recevoir tissent souvent la toile de nos vulnérabilités relationnelles. Témoins de parcours de vie douloureux ponctués de rejets et/ou d’humiliations, d’injustices subies, de désespérances accumulées… Les vulnérabilités relationnelles conduisent nombre de personnes à baisser les bras. La dépréciation de soi peut aller jusqu’à l’autopunition et/ou la vengeance dirigée contre l’autre, les autres, car il y est toujours question de soi avec l’autre et de l’autre avec soi. La vulnérabilité relationnelle devient alors la marque d’une incapacité à rencontrer l’autre dont on se protège en s’isolant ou en l’agressant16. 15. Le moment éducatif op. cit. p37. 16. En latin, vulnerare signifie la blessure.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 9 Nom de la partie Je ne sais jamais vraiment ce que je donne et ce qui est reçu par l’autre, ce que l’on me donne et ce que j’en reçois. Ce qui est reçu, ce sont, comme pour le donner, des valeurs, des idées, des affects, des sentiments, des émotions, qui s’inscrivent dans des histoires relationnelles. Et tout cela, qui circule et se transmet, constitue autant de filtres dont nous ne sommes pas toujours conscients. D’où l’importance du dialogue, si l’on veut vraiment se rencontrer, et de la clinique pour nous aider à y parvenir. Paul Ricœur nous dit que le recevoir est le pivot entre le donner et le donner à son tour, en ceci que « la manière dont le don est accepté, décide de la manière dont le donataire décide de rendre ».17 Je voudrais prolonger ce propos en le précisant. Car à mon sens le recevoir se décline plutôt en deux moments, qui conditionnent la qualité de sa fonction de pivot et sa capacité à fructifier. On trouve tout d’abord le mouvement du donner- recevoir, caractérisé par un lâcher prise qui nécessite de s’autoriser à porter une attention à soi pour éprouver ce que l’on reçoit. Le second mouvement du recevoir-donner à son tour, prend appui sur un temps de repli qui oblige à cette même attention à soi pour discerner, avant de décider et d’engager le mouvement du donner à son tour, que traduit la réponse. Recevoir apparait alors comme la marque d’un écart « existentiel » pour reprendre la formule de Paul Ricœur, qui nous signifie l‘altérité qui nous différencie, mais qui nous permet simultanément d’expérimenter une relation de mutualité, c’est-à-dire d’universalité dans le lien, puisqu’en acceptant de recevoir, nous acceptons un peu de ce que l’autre partage de lui-même. Donner à son tour Recevoir cède ensuite la place au donner à son tour ; terme qui me parait plus approprié que celui de rendre préféré par Marcel Mauss. L’emploi de rendre dans notre société individualiste peut porter à confusion en laissant croire qu’il suffit de rendre pour ne plus être en dette. Être quitte et ne plus rien se devoir, la logique de l’équivalence n’est jamais très loin. Si je cherche à régler mes dettes pour être quitte, je pense gagner ma liberté en me déliant, en me désengageant. Tandis qu’avec le don j’accepte d’être en devoir de réponse pour nourrir le lien, je me libère de me lier. Cette précision apportée, appuyons nous à nouveau sur Paul Ricœur pour qui « rendre », donner à son tour, s’apparente à un « double premier don » dès lors que recevoir est perçu comme de la gratitude, c’est-à-dire comme un lien de reconnaissance et d’affection envers quelqu’un dont on se sent alors l’obligé. 17. Ricœur Paul, Parcours de reconnaissance, Folio essais, p 374.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 10 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS Mais là encore je souhaite prolonger les propos de Paul Ricœur en y ajoutant la notion de spirale relationnelle, le fait que les gestes, au fur et à mesure qu’ils sont posés, ne s’annulent pas, mais viennent enrichir les précédents pour construire une histoire relationnelle. Ainsi donner à son tour consiste à reprendre l’initiative en répondant par un geste en retour, qui est en même temps un geste nouveau, unique, singulier. L’être-ensembLe : L’expression D’une sagesse pratique18 Reprenons l’ensemble du mouvement et enrichissons le schéma initial de mon ouvrage avec cet article. Donner se situe dans l’agir, la pratique. Il est porté par le désir, la sollicitude et se traduit dans un engagement. Puis recevoir traduit une forme de sagesse, car il conduit à un lâcher-prise qui nécessite de s’autoriser à porter une attention à soi en acceptant d’éprouver émotionnellement et affectivement ce que l’autre donne. Il convient alors de transformer ce lâcher-prise en s’obligeant à ce que cette attention à soi engage un mouvement de repli, lieu de l’intime, pour favoriser un moment de discernement qui conduira à une décision, suivie de la responsabilité de sa mise en œuvre. En donnant à son tour – en retour et à nouveau – nous reprenons l’initiative de relancer le cycle du donner recevoir, nous assumons une prise de risque et la responsabilité de notre décision, mais nous témoignons aussi de notre désir de lien. Assumer sa responsabilité S’engager Éprouver Discerner Pratique }Sagesse } 18. L’utilisation de cette expression fait explicitement référence à la notion développée par Paul Ricœur.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 11 Nom de la partie Au-delà de ses errements, de sa capacité de destruction, du seul intérêt pour soi valorisé idéologiquement et culturellement, de ses vulnérabilités, l’homme porte en lui le souci de l’autre. Il est in fine un être relationnel, non par obligation mais parce qu’il est ainsi fait. Encore faut-il l’éduquer en ce sens, d’autant que la vie ne fait pas l’économie de la complexité. C’est cette part de l’homme que l’éducateur cherche à faire éclore, à mobiliser, à relancer, à réparer. Nos identités sont façonnées par nos histoires relationnelles, les joies et les blessures qui les accompagnent, également par nos héritages et les secrets qu’ils portent parfois, la culture dans laquelle nous grandissons, les valeurs que nous construisons au fil de nos expériences et de nos rencontres, l’éthique que nous nous façonnons, le sens des responsabilités, les aléas de la vie et ce que nous en faisons. Mais quoi que nous fassions, qui que nous soyons, nous en revenons toujours à la question du lien à l’autre. Ce lien qui nous humanise lorsqu’il s’exprime dans une relation relevant du don. V - DYNAMIQUE DE L’ÊTRE-ENSEMBLE ET CLINIQUE ÉDUCATIVE La racine latine clin du terme clinique renvoie à la double idée de couche et de maladie, de sorte que l’on associe naturellement la clinique au médecin qui intervient au chevet de son malade. Si l’on s’en tient à cette définition classique, la clinique, qu’elle soit médicale, psychologique ou éducative, consisterait à ne s’intéresser qu’aux personnes malades, en souffrance. Or, avec sa racine grecque kline – lit – qui vient lui-même de klinein – pencher – nous pouvons sans dénaturer le terme considérer la clinique d’un point de vue éducatif, comme une triple invitation à se pencher, à se rendre proche, en se questionnant sur : Les processus inconscients qui nous animent, en particulier en développant une capacité à porter un regard sur les effets que nous provoquons sur l’autre et que l’autre provoque en nous. Je parle de clinique de l’inconscient ; Ce que nous percevons des processus relationnels, des modes de relations, qui animent les personnes, les vulnérabilités qu’elles peuvent à cette occasion exprimer, mais surtout les ressources relationnelles mobilisables susceptibles d’orienter l’accompagnement. Je parle de clinique de la relation ; La manière dont il convient de solliciter et de réguler les caractéristiques du don mises en mouvement, afin de faciliter et de renforcer l’expression des ressources relationnelles mobilisées. Je parle de clinique du don ou clinique de l’être-ensemble. Ce que je désigne comme clinique éducative sollicite ces trois niveaux, dont la force tient au fait qu’ils se répondent, se complètent, trouvent leur pleine expression et leur sens dans l’effectivité du troisième niveau avec la clinique de l’être-ensemble. Dit autrement, les deux premiers niveaux servent la clinique de l’être-ensemble, le tout caractérisant la clinique éducative.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 12 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS La cLinique De L’inconscient La clinique de l’inconscient est historiquement et culturellement sollicitée plus facilement par les éducateurs. J’ai pris au fil des ans quelques distances avec ce premier niveau, nécessaire mais insuffisant pour recouvrir à lui seul les besoins de la fonction éducative. Cette dimension de la clinique reste à mon sens encore trop marquée par le cadre de la cure psychanalytique qui travaille autour des désirs refoulés de la personne. Le cadre de la cure psychanalytique n’est pas conçu pour que l’analyste partage un peu de « qui il est » avec l’analysé, c’est justement ce qui autorise celui-ci à toutes les projections de ses blessures pour mieux en chercher le sens avec l’appui du thérapeute. Il s’agit d’une relation « pauvre19 », en ce qu’elle n’est qu’une mise en rapport de deux personnes dont l’une aide l’autre à mener ce processus d’investigation psychique qui lui serait impossible sans soutien. La cLinique De La reLation Comme éducateur, mon champ d’intervention est autre, puisque je place la relation vécue, et donc la dynamique de l’être-ensemble, au cœur de ma pratique. J’accueille d’abord, et c’est le second niveau, ce que la personne me donne à voir d’elle-même engagée, même si elle y est parfois contrainte, dans une relation. Cette clinique de la relation me permet de saisir quelques bribes de ses modalités relationnelles. Ce sont ainsi des savoirs, des événements, des habitudes, des influences culturelles, des blessures conscientes ou maintenues oubliées par les mécanismes de défense, mais dont les symptômes rappellent qu’ils sont bien réels, que l’accompagnement éducatif avec l’appui de cette clinique met à jour progressivement. Cette clinique s’articule avec la précédente. Ainsi, par exemple, le transfert, ce déplacement et cette actualisation sur une autre personne que celle initialement concernée, de situations antérieurement vécues et qui semblent aux yeux de la personne se répéter, la conduisent à faire porter à l’éducateur (premier niveau) la responsabilité de blessures enfouies jusqu’à les oublier. Elles continuent pourtant d’agir et se retrouvent dans la manière d’être en relation (second niveau). Alors oui, Élise ne supporte pas la moindre remarque de ma part, elle m’en veut par exemple lorsque je lui explique que sa tenue n’est pas appropriée pour cette soirée de fête que nous organisons et préparons depuis plusieurs jours. Suis-je un vieil éducateur ringard qui ne comprend rien à la jeunesse ou cela vient-il de ce que la parole de l’homme que je suis contredit celle de son père « incestuel » ? Dois-je alors me centrer sur la gestion de mon contre-transfert pour ne pas faire d’erreur, c’est-à-dire veiller à mes réactions inconscientes face à ce qu’elle projette sur moi du fait du transfert, être attentif à ce que je pourrais lui répondre qui viendrait renforcer sa haine des hommes ou à l’inverse me protéger du seul rapport qu’elle sache opposer à ce premier mouvement, à savoir un rapport de séduction ? 19. Revue du MAUSS 2016/1 (n°47) Au commencement était la relation… mais après ? Aldo Haesler « esquisse d’une théorie relationnaliste du changement social », p. 191.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 13 Nom de la partie Je n’ai d’autre alternative que d’assumer de me retrouver dans cette arène relationnelle que constitue souvent l’être-ensemble, de me confronter à Élise en m’engageant avec « qui je suis », en accueillant ses modalités relationnelles empruntes de vulnérabilités multiples, en ayant le souci et l’objectif de l’amener à ce côte à côte où elle sera reconnue, expérimentera un partage et une confrontation mobilisateurs et réparateurs. La cLinique Du Don ou cLinique De L’etre-ensembLe Trop d’éducateurs s’interdisent d’agir, de peur d’être piégés par leur contre- transfert. Ils évitent peut-être une erreur de posture, mais ils risquent par leur inaction de passer à côté d’une rencontre. Je fais le choix de l’engagement, de la sollicitude, de la prise de risque relationnelle, du donner. Et j’attends la réponse de l’autre - ce qu’il a reçu de ce que j’ai donné et ce qu’il a décidé de donner à son tour - pour m’ajuster. Réguler, relancer, ajuster les caractéristiques du don à l’accompagnement en intégrant dans mes réponses ce qui se joue et ce qui se noue dans cet espace de l’être-ensemble relève d’un apprentissage quotidien, mais c’est ce qui contribue à la richesse de ce métier et conditionne la rencontre puis l’accès à l’accompagnement. J’ai besoin pour y parvenir, et c’est le troisième niveau, d’une clinique du don ou, ce qui revient au même, d’une clinique de l’être-ensemble. Aussi je ne chercherai pas d’abord à savoir si Élise me hait ou si elle tente de me séduire, mais comment, partant de ce qu’elle me montre d’elle, je vais me rendre disponible au moindre indicateur qui me permettra de témoigner qu’elle peut être respectée pour qui elle est et qu’elle a le droit de recevoir de l’affection d’un homme, sans que celle-ci ne masque une attente (et une atteinte) sexuelle. Je chercherai des voies pour la rencontrer, je tenterai de lui permettre d’épurer ce qu’elle reçoit de toutes ses blessures accumulées, pour qu’elle s’autorise à éprouver ce que je donne et non ce qu’elle pense que je cherche à tirer d’elle pour mon compte personnel. Autrement dit, la clinique des relations m’aide à reconnaître les vulnérabilités d’Élise à travers les gestes qu’elle pose, elle m’aide à établir un état des lieux des modalités relationnelles qu’elle m’oppose. Mais la clinique du don/de l’être-ensemble m’aide aussi à chercher la manière d’être en relation qui l’aidera à (re)mobiliser ses ressources personnelles et relationnelles, elle me permet d’ajuster le mouvement du don que je souhaite impulser. Le dialogue que je poursuis avec Élise relève de l’être-ensemble ; les gestes posés auparavant, la manière dont elle les aura reçus et qui conduiront à sa réponse à travers son donner à son tour, tout cela dans une spirale relationnelle telle que décrite plus haut dans ce texte. Avec la clinique de l’être-ensemble20, j’apprends à saisir ce que je reçois de l’autre dans ce qu’il me donne, ce que je donne et le geste que cela provoque en retour, j’apprends en définitive à démêler l’enchevêtrement du donner-recevoir pour mieux orienter mon accompagnement. Quant à la clinique de l’inconscient, elle m’aide à poser un regard sur les effets, sur Élise, de ma pratique et les effets, sur moi, de ce qu’elle dépose dans cet espace relationnel qu’est l’être-ensemble. 20. Terme en définitive que je préfère à celui de clinique du don, car il délimite avec précision ce que j’entends par cette notion de don appliqué aux relations.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 14 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS Elle me permet de rester attentif à ce que cette juste proximité ne vienne pas me toucher au point que je ne serais plus en mesure de dissocier si ce que je réponds en donnant à mon tour vise à me faire du bien, ou si ma réponse est mise au service de l’accompagnement. C’est ainsi qu’avec l’appui de cette clinique éducative, je m’autorise à être touché par la situation des personnes que j’accompagne. Plutôt que conserver une bonne distance dont je risque de ne retenir que le second terme - distance
- pour éviter de m’engager, je préfère parler de juste proximité. La seule voie à ma disposition pour rencontrer une personne, puis l’accompagner, est en effet d’offrir ma disponibilité, de faire preuve de sollicitude, d’oser la confiance, d’être fiable, c’est-à-dire capable de tenir parole, de faire preuve de générosité, autrement dit d’une authenticité qui se nourrit de la confrontation des subjectivités, autorise les engagements sans les certitudes. Comment sinon pourrais-je, en recevant ce qu’Élise a à me dire et ce qu’elle me fait porter de ses blessures, lui témoigner à travers mes gestes posés en retour, d’un possible qu’elle n’imaginait plus ? Comment créer les conditions pour qu’au-delà de ses refus, de ses attaques, de son rejet, elle me réponde en donnant à son tour ? VI - ACCOMPAGNER : UN APPRENTISSAGE QUOTIDIEN Cette acuité à saisir ce qui se joue et se noue dans le cadre d’un accompagnement, prenant comme repère l’être-ensemble, ne fait pas l’économie de l’expérience, laquelle relève d’un apprentissage quotidien porté par une démarche réflexive incontournable. La clinique éducative mise en partage et en confrontation avec l’équipe21 et un management se référant également au don22, contribuent à poser plus aisément des gestes ajustés, à trouver une sérénité relationnelle, à accepter ce questionnement incessant qui jalonne tout accompagnement. Approcher la complexité et la richesse humaines pour répondre au mieux aux besoins des personnes accompagnées ne peut se passer de cette exigence et de la rigueur qui y est associée. Je conclurai mon propos par une courte illustration. Coïncidence heureuse, je croise en cette fin d’été un homme d’une trentaine d’années dont je reprends un court aspect de son étonnant parcours. Andreï est arrivé en France à 15 ans après avoir fui son pays, où son père avait été assassiné et lui-même craignait pour sa vie. Après une période d’errance, il fut pris en charge par l’ASE. Il garde d’ailleurs un excellent souvenir de ses années en foyer. Il devient majeur, termine une formation de charpentier et trouve facilement un emploi. Mais il est arrêté quelques temps plus tard pour recel, la police ayant trouvé son studio rempli d’objets volés. À première vue, Andreï est un délinquant et son accompagnement un échec. Il sera condamné à 4 mois de prison. La réalité est
- D’où l’importance notamment de l’analyse de pratique.
- Cf. Don et management, op. cit.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 15 Nom de la partie autre. Andreï avait accueilli chez lui des « amis » albanais à qui il voulait rendre service après qu’ils lui aient demandé de l’aider. Parti faire un chantier trois semaines, il leur avait laissé son studio. Revenant un soir chez lui, il découvre son appartement rempli d’objets volés et exige que ses soi-disant amis partent sur le champ et viennent vider son appartement dès le lendemain. Malheureusement pour Andrei, la police le réveille et l’embarque. Il ne voudra jamais donner le nom de ses « amis » aux policiers, qui savent pourtant qu’il n’est pas responsable de tout cela. Aujourd’hui, il est artisan, marié, a un petit garçon, et nous passons une soirée très chaleureuse, parce qu’il aspire à partager des moments de vie avec les personnes qu’il rencontre. Pour lui, la vie n’aurait pas de sens s’il ne pouvait pas rendre service, faire confiance . Ce n’est pas de la naïveté, c’est une question de dignité et d’honneur, mais il a l’impression que peu de gens comprennent cela. Quand il me raconta quelques-uns de ses déboires avec des clients, son récit me faisait penser au potlatch et au don agonistique. Sans le don, de telles manières d’être paraissent difficilement compréhensibles. Avec le don agonistique, se faire respecter - ma parole a autant de valeur que celle de l’autre et j‘ai droit à la même considération -, rester digne - témoigner de mon humanité face à un événement qui la met à l’épreuve et conserver par là-même l’estime de soi -, ne pas perdre son honneur - être reconnu, se faire reconnaître, se reconnaître soi-même comme quelqu’un de fiable sur qui on peut compter, quelqu’un en définitive de respectable et digne qui ne transige pas avec sa parole, - s’expriment dans une confrontation qui ne nie jamais l’autre et qui vise la sauvegarde du lien. Au fil de la soirée, nous sommes revenus sur le contexte de son incarcération, qu’il assumait toujours, car son « honneur » était en jeu. Je ne pus m’empêcher, mais il connaissait mon métier, de l’inviter à s’engager dans des relations en évaluant la capacité de l’autre à répondre sur le même registre que lui, afin de lui éviter des difficultés inutiles ; le souci de l’autre n’oubliant jamais la nécessaire attention à soi… de même la liberté l’obligation, le recevoir le donner, l’engagement, le discernement, etc. De quoi avons-nous le plus besoin pour vivre si ce n’est de reconnaissance, d’éthique, d’engagement, de responsabilité, de ressources à mobiliser, de droit à donner et à recevoir, de dignité, d’honneur, d’estime, de respect…. Tous ces termes puisent leur dynamique dans le don. Tout éducateur est confronté quotidiennement à la complexité des relations humaines, laquelle est renforcée par les blessures que nous opposent les personnes que nous avons pour mission d’accompagner. Voilà pourquoi il est si urgent de s’intéresser au don. Le don seul ne fait pas tout, mais il permet d’agréger autour de lui d’autres champs disciplinaires et notions dont l’accompagnement a besoin : psychanalyse, systémie, neurosciences, éducabilité cognitive, philosophie, sociologie, pédagogie, etc.. Je regroupe sous le terme de relationnalité23 la mise en mouvement des caractéristiques du don dans l’espace de l’être-ensemble, la psychopédagogie en tant que la mobilisation des apports des sciences humaines à l’accompagnement, et enfin la clinique éducative telle que je viens de la présenter. C’est ainsi avec la relationnalité en tant que l’art de faire vivre l’être-ensemble, qu’à mon sens nous façonnons le cœur de métier de l’éducateur. 23. Cf. Don et bientraitance, op. cit. et repris dans Le moment éducatif, op. cit.
Les Cahiers de l’Actif - N°508/509 16 La dynamique du don au cœur de l’accompagnement des usagers et des relations de travail dans les ESSMS Publications :
- Don et management : de la lbre obligation de dialoguer, L’Harmattan, 2008
- Critiques de La lettre du cadre territorial (janvier 2009) et des Carnets du Business (décembre 2009) sur www.philippe-poirier.fr
- Don et Bientraitance : mobiliser les ressources fragiles, Chronique Sociale, 2012
- Livre « coup de cœur » Fnac Chatelet à sa sortie.
- Le Moment éducatif : le pouvoir d’agir au risque de la rencontre, Chronique Sociale, 2016
- Critique des A.S.H. -Actualités Sociales Hebdomadaires- du 22 juillet 2016 sur www.philippe-poirier.fr L’article prend appui sur les notions développées dans cet ouvrage. Ce livre est né d’un étonnement, pourquoi le métier d’éducateur est méconnu et de ce fait peu reconnu alors qu’il me parait être d’une grande utilité sociale ? L’éducateur intervient un moment, dans la vie des personnes en situation de vulnérabilité qu’il est chargé d’accompagner. Qu’est-ce qui caractérise cet accompagnement pour que ce moment porte ses fruits ? Comment la personne peut-elle être partie prenante de son accompagnement ? Quel est le territoire d’intervention de l’éducateur ? Comment montrer la richesse et la complexité de la pratique éducative ? L’éducateur peut-il échapper à la question de l’enchevêtrement du donner-recevoir pour espérer « nouer un lien qui libère », ne plus « savoir l’autre » mais apprendre avec ? Cette question a constitué le fil conducteur de ma réflexion et de sa mise en tension avec mon expérience professionnelle. Elle m’a conduit à utiliser la métaphore d’une toupie pour illustrer l’essai de modélisation de l’accompagnement socioéducatif proposé dans cet ouvrage.
- Dernier article publié : L’engagement dans l’accompagnement éducatif, Le Sociographe, N° 61, mars 2018.
- www.philippe-poirier.fr : présentation de mes ouvrages et de mes articles. Depuis mai 2018, chroniques vidéos mensuelles de 3’ environ sur « Le moment éducatif », en partenariat avec la web radio www.trottoirdacote.fr.